Editions de Corlevour
97, rue Henri Barbusse 92110 CLICHY

Matthieu Gosztola, Nous sommes à peine écrits

(Éditions numériques Recours au Poème, 2015)

Attention, voici un recueil à ne pas laisser passer ! Si j’étais a priori un peu réticent par rapport au principe des éditions numériques, je suis très reconnaissant envers les éditeurs de Recours au Poème de rendre possible la publication d’un tel recueil, ainsi que celle des quelques autres que j’ai eus sous les yeux (je ne dirai pas dans les mains !). Ce très beau recueil, très dense, flirte avec l’ineffable, avec une rare délicatesse et une douceur extrême. Matthieu Gosztola dit avec beaucoup de pudeur la justesse du vivre à l’intérieur du mourir, par des variations autour d’un visage, de moins en moins défini, de plus en plus infini…
La petite musique nous conduit par la main jusqu’au terme, qui est à peine nommé.« cette vie/pour aller/à pas comptés/jusqu’à la blancheur du vent ». Le mot « mort » n’apparait que quelques fois, dans la peur (lorsque l’esprit est absent, et il l’est rarement) et dans l’incrédulité de la présence à l’instant. Le terme semble être aussi ce qui ouvre… Ce qui étonne, en revanche, c’est le sous-titre Chemin vers Egon Schiele, la douceur du poème de Matthieu Gosztola semblant tellement éloignée de la violence des tableaux de Schiele. Peut-être l’auteur propose-t-il cette référence à cause de ces êtres souvent décharnés qui, dans les tableaux de Schiele, semblent porter à la visibilité le mourir qui les consume, dans une sensualité froide assez éloignée, me semble-t-il, de celle doucement suggérée par Gosztola… L’infini, c’est aussi l’inachèvement… et le livre oscille entre le désir de vivre plus loin (le refus du renoncement) et l’espérance de l’infini. Ces courts poèmes disent abstraitement le désir et l’incarnation (c’est tout leur charme) en même temps que l’éloignement inéluctable. Et c’est cela qui les rend si émouvants : « Nous regardons vers le jardin/Avec mes larmes/Vers l’embrouillé des plantes/Un pigeon que tu ne regardes/Pas nous envole ».

L’art poétique de Matthieu Gosztola semble tenir dans ces vers : « Vivre est cette façon de se/Tenir à la rambarde du rêve et/De laisser des petits mots à la/Libre appréciation du vent ». L’art poétique ou le vivre poétique, c’est tout un… La nature est présente, mais d’une manière très peu descriptive : « Est-ce d’irréalité que le bleu/D’un lac nous déchire ? » Preuve est faite qu’émotion et abstraction peuvent aller ensemble.
Deux influences sont lisibles : Emmanuel Levinas pour ces variations autour du visage, mais il ne s’agit nullement ici de s’essayer à une transcription « poétique » de la thématisation levinassienne du visage. Bien plutôt l’approche poétique incarne le thème dans ses déclinaisons que sont la fragilité et la loi. Le visage m’apparait dans une fragilité qui requiert ma responsabilité, et en même temps, il est puissance impérative qui m’ordonne, explique Levinas. Le poète, ici, se tient face au visage, avec la diversité ouverte par la palette de ses suggestions, sans décrire, ce qui serait fixer. Et il s’efforce à répondre de ce visage en poème : « le visage a coutume/de laisser toutes les réponses/du côté des fleurs/en échange de l’ombre/qu’elles dessinent/et des rectifications/qu’elles n’arrêtent pas de faire ».

L’autre influence perceptible est celle d’Antoine Émaz, non par l’état d’esprit (la poésie d’Émaz est plus rude, plus rugueuse) mais par le souci remarquablement réussi de la densité spirituelle. Dire pudiquement la douleur, par exemple : « rupture :/le visage nous/dérobe/pour emmener nos soupçons/avec nos corps/jusqu’au fer blanc des larmes ». Osons une troisième référence, Antonio Porchia, par le décalage des balises de la pensée… « Avec l’agilité des oiseaux/qui s’abandonnent/Un peu au vent/Les instants nous crayonnent ».
La vie qui, ici, disparaît, est une ébauche. Mais toute vie n’est-elle pas cette ébauche ? Le secret que ce livre porte est le secret universel de la vie à jamais inachevée et de l’espérance que souffle l’instant lorsqu’il est plein et précieux, comme il sait l’être, dans le temps avare des instants comptés. « Parfois nous sommes de /Douceur/Alors les oiseaux sont leur/Chant ». Le livre de la vie reste une ébauche car l’instant, dans ce qu’il donne et dans ce qu ‘il frustre, dans ce qu’il donne ou dans ce qu’il frustre, tient l’esprit en suspens : « Chaque instant a une cour/Intérieure. » Le terme du livre est un entrelacs de douleur contenue et de grâce échappée, où triomphe l’ambivalence de l’amour et la mort enlacés : « tu es ensemble/tu te tiens là où la lumière/vient d’être aimée, »

Yves Humann

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