Editions de Corlevour
97, rue Henri Barbusse 92110 CLICHY
A partir du 1er janvier 2020
Distribution : HACHETTE
Diffusion : Réginald Gaillard gaillard.reginald@gmail.com
+32 473 89 84 01

Revue NUNC n°49

10,0025,00

ISBN : 9782372090773
Parution automne 2020
Edition standard
Disponible en version papier / numérique

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UGS : ND Catégories : ,

Description

Artiste : Cynthia Walsh
Dossier : André Suarès
Cahier : Xavier Bordes

Contributeurs

Ndriçim Ademaj
Jacques Ancet
Ali Bader
Stéphane Barsacq
Alexis Congourdeau
Charles Ficat
Frédéric Gagneux
Jean-Yves Guigot
Durs Grünbein
Brice Jubelin
Céline Laurens
Emmanuel Minel
Claude Minière
Festa Molliqaj
Pierre Monastier
Orfo
Jean-Pierre Otte
Antoine de Rosny
Maud Thiria

Informations complémentaires

Version

Papier, Numérique

SOMMAIRE

Liminaire
Réginald Gaillard Memento mori 4

Shekhina
Brice Jubelin Kéros suivi de Poèmes grecs 8
Dominique Pagnier Richard Main limide, poète et chevalier loherin 16
Jean-Pierre Otte Deux à être seuls — poèmes 19

Dossier André Suarès
sous la direction de Stéphane Barsacq
Stéphane Barsacq Introduction 23
André Suarès Ker-Ënor 24
André Suarès Nous autres en Occident 34
André Suarès Guerre et politique 35
André Suarès Je ne méprise rien, pas même eux 37
André Suarès Pensées 39
Céline Laurens à la gloire du père Suarès 41
Antoine de Rosny Suarès et Picasso réunis par Vollard :
Les projets d’Hélène chez Archimède et de Minos et Pasiphaé 45
Frédéric Gagneux Félix ou le poète musicien 51
Antoine de Rosny Suarès et ses livres 55
Stéphane Barsacq Vues sur Suarès 60
Cahier photographique d’Alexis Congourdeau
Charles Ficat Goethe, le seul maître 72

Ars Videndi
François Amanecer élégie (In memoriam CHCP) 76
Maud Thiria Brèche première 80
Durs Grünbein Bougies d’allumage (Trad. Joël Vincent) 87
Claude Minière Sauver 96

Axis Mundi
Cahier Xavier Bordes
sous la direction de Gwen Garnier-Duguy
Gwen Garnier-Duguy Introduction 100
Xavier Bordes Poèmes inédits 101
X. Bordes / G. Garnier-Duguy Entretien 108
Jacques Ancet Dans l’obscur de la lumière 116
Jean-Yves Guigot Xavier Bordes, le déploiement poétique de l’unité
à travers La Pierre Amour 118
Emmanuel Minel Xavier Bordes : faux anti-moderne. Lecture de deux
poèmes suivant « Achillées VII », en guise d’art poétique 122
Orfo Un arhat de légende 127

Oikouménè
Jean-Paul Bota L’année naufragée du rhinocéros de Goa
(Le Rhinocéros de Dürer) suivi de Pessoennes 130
Ndriçim Ademaj Poèmes (Traduits de l’albanais par Festa Molliqaj) 134
Erri De Luca Entretien (mené par Pierre Monastier) 144
Ali Bader L’arrivée, suivi de Exilé — poèmes (Traduits de l’arabe par Maïté Graisse) 147

Cahier Critique 152
Les auteurs 158
Bulletin d’abonnement 160

LIMINAIRE

Souviens-toi que tu vas mourir…
Liminaire NUNC n°49

Les Français sont formidables…
Non contente de contenir en ses frontières (et quelques-uns dont je suis, en dehors, exilé contraint), quelque 67 millions d’écrivains-poètes bouillonnants, voici maintenant que la France recèle d’autant de médecins virologues nés spontanément de la crise sanitaire que nous traversons, mais aussi, mais encore, sachez-le ! d’autant d’économistes patentés qui scrutent et analysent sans faille l’effondrement économique que nous vivons en direct sur toutes les chaînes d’information, crise à laquelle, bien sûr, ils ont déjà des solutions, parce que, tenez-vous fermement au bastingage, ils le savaient ! Ils l’avaient anticipée ! Tous se réfèrent aux grandes tragédies qui ont mis les économies à plat : la grande dépression de 1929, l’effondrement en 1945, tous effrayés de vivre une telle crise, dramatique, mais surtout survoltés, excités, car ils jouissent enfin de connaître le sentiment de vivre un moment historique qu’ils pourront, s’ils survivent, raconter à leurs descendants médusés — « Papi a connu la Grande Crise Sanitaire de 2020 ! » Le café du commerce a fait son entrée dans le téléviseur ; voici venu le temps des spécialistes auto-proclamés, sur tout, sur rien, qui participent à la grande Fabrique de l’opinion — manipulation ?
Voici donc enfin — ils ne l’espéraient plus ! — que l’horizon de ces commentateurs chevronnés n’est plus seulement une activité commerciale sanctionnée par un salaire plus ou moins confortable ; leurs orgasmes ne sont plus causés par l’ascension sans fin de la courbe de leurs actions en bourse ou par la réception de leurs dividendes ! Non, aujourd’hui ils jouissent d’être de plain pied dans l’Histoire — même si immobiles en leurs casemates —, d’être pleinement dans le cours, le flux, le fleuve de l’Histoire car ce qu’ils vivent est historique ; de risquer leur vie, sans rien faire, sans même combattre — on ne supporte plus le risque, le danger… on pourrait mourir et il faudrait trouver un responsable (Penser à lire l’éloge du risque d’Anne Dufourmentelle). En somme, ils jouissent, sans même s’en rendre compte, d’être pleinement mortels — et c’est beau à voir, c’en est même une délicieuse jubilation et une émotion vive de les voir s’ébaubir et de glousser à tout-va sur les plateaux comme sur les réseaux, avec les mines tragiques de circonstances, car, tout de même, la camarde est bien là, et fauche à l’aveuglette. Mais ce sont des experts, des spécialistes, ils savent… et nous commentent le spectacle en direct.
Cela dit, nul mépris à l’égard de cette débauche de discours. Je dirais même qu’ils participent de la vie publique. La question est d’ailleurs ancienne — depuis les Grecs : « Qui est légitime pour participer au débat de la cité ? » Hippodamos de Milet affirmait que le boulanger a le même droit à la parole publique que le spécialiste de droit constit’. Si l’on n’adhère pas à cet égalitarisme, c’est que l’on a une conception de la démocratie pour le moins réduite. Sur quoi le fonder ? Peut-être tout simplement sur le bon sens commun, ce bon sens qui, rarement par nature, plus souvent par une saine éducation, nous porte à l’intérêt commun plutôt qu’à l’esprit partisan qui ne sert que les intérêts particuliers d’une caste réduite — oligarchie, voire plus sûrement, aujourd’hui : ploutocratie.
Peut-être faudra-t-il en passer prochainement par un renouvellement des « mesures clisthéniennes » pour rasséréner notre démocratie — du moins ce qu’il en reste… Quid d’une réelle isonomie ? Quid de l’accès à la parole publique ?

La nécessaire humilité d’un confiné littéraire
Bien sûr, à leurs époques respectives — celles de Shakespeare et de Tolstoï —, aucune mesure coercitive de confinement n’avait cours (il n’y en eut pas d’ailleurs en 1919/1920 lors de la célèbre grippe espagnole qui saigna plus encore le monde que ne l’avait fait la Grande Guerre. Les représentants de l’état ne prenaient pas ce genre de mesure et s’en remettaient plutôt, par méconnaissance de la propagation des virus à l’inéluctable et inévitable destin de chacun, à « la Divine Providence » qui opérerait avec discernement un tri sélectif sévère mais éclairé.
De facto, les événements eux-mêmes se chargeaient de calfeutrer les habitants dans leurs demeures — du moins ceux qui en avaient les moyens. Quand aux autres, ils vaquaient malgré tout — envers et contre tout — à leurs activités pour la plupart « de survie », jusqu’à ce que, le cas échéant, mort s’en suive.
En 1603, la peste bubonique ravage l’Angleterre. D’après les statistiques, un habitants sur dix passent l’arme à gauche : décimation en règle. Ce n’était pas la première fois que Shakespeare y était confronté : 1564, l’année même de sa naissance, puis en 1590, déjà. Que fait-il ? Les théâtres sont fermés ; donc il travaille — la vie créatrice bat son plein, malgré la mort à l’œuvre et le vide qui se fait autour — peut-être même grâce à cette mort à l’œuvre… C’est acculé, face au peu de temps qu’il reste qu’explose l’esprit créateur
Tchekov ? Que fait-il lui en 1892 alors que le choléra ravage les villages aux alentours de sa propriété ? Médecin, il visite les malades. Mais il écrit aussi et travaille à quelques-uns de ses chefs d’œuvres en cours — il n’a pas écrit un Journal de confiné en temps de choléra
Quel exemple, donc, pouvons-nous tirer de ceux qui connurent des temps similaires — et, à vrai dire, bien plus dramatiques ? Nous pouvons peut-être en retirer l’enseignement qu’il importe, plus que jamais dans ces circonstances particulières où la mort se fait plus présente, de continuer de vivre pleinement et d’accomplir ce que nous estimons devoir l’être — avant d’en finir pour de bon. Donc… continuer de vivre… non pas comme si de rien n’était, mais en ayant plus que jamais à l’esprit ce paramètre pourtant ô combien banal de nos vies simples : nous sommes mortels — et « puisque vous ne savez ni l’heure ni le jour, veillez. » (Mat 25,13), il convient alors non pas de profiter de chaque instant, égoïstement, mais de mettre à profit chaque seconde afin que rien ne soit perdu. Je ne parle pas, bien sûr, du profit en tant qu’avantage financier que l’on retire d’une chose ou d’une activité, mais du surplus d’humanité que l’on peut, chacun, apporter à la communauté, par nos gestes d’attention.
Sénèque, déjà, voici quelques siècles, nous le disait : « Vous vivez comme si vous deviez toujours vivre, jamais votre fragilité ne vous vient à l’esprit. Vous ne remarquez pas combien de temps a déjà passé. Vous le perdez comme s’il coulait à flots, intarissable, tandis que ce jour, sacrifié à tel homme ou à telle occupation, est peut-être le dernier. Comme des mortels vous craignez tout, mais comme des immortels, vous désirez tout (1). » Voilà une belle leçon de vie, qui vaut pour art d’apprendre à mourir.

Pratique de l’ars moriendi.
Même si nous savons pertinemment que nous sommes promis à la poussière, notre esprit résiste, ou du moins établit une hiérarchie. Il y a la « mort lointaine », celle qui touche à l’autre bout du monde des personnes que nous ne connaissons pas et qui, soyons francs, nous indiffère la plupart du temps ; la « mort proche », celle qui touche notre sphère intime : un voisin, un ami, un parent — cependant, il ne s’agit toujours pas de nous, nous ne sommes pas encore concerné… Enfin, il y a la nôtre, impossible à envisager, impossible à concevoir. Hormis quelques rares sages, nous vivons comme si nous étions immortels… et rien n’a changé depuis Sénèque. Je dirais même qu’en Occident notre apprivoisement de la mort a quasiment disparu, tout étant fait pour que nous ne soyons plus confrontés au corps mort, dans toute sa laideur. Nous ne le tolérons plus qu’après le passage des thanatopracteurs…
Au cours des siècles passés, un genre littéraire a fait florès, qui aujourd’hui a disparu des bibliographies — et c’est un signe, me semble-t-il, de notre orgueil ; une preuve aussi que nous vivons comme si nous étions immortels, oublieux que nous sommes de notre fragilité, laquelle pourtant participe pleinement de notre valeur et fait qu’on est appelé sans cesse à se dépasser, se surpasser pour que grandisse l’homme. Mais il faut bien reconnaître qu’avec les Transhumanistes qui nous promettent d’ores et déjà une vie de plusieurs siècles et, à terme, pour nos descendants, une vie sans fin, nous ne sommes guère aidés, au quotidien, dans cette préparation à la mort qui devrait nous préoccuper chaque matin, entre le bol de café, la cigarette pour ceux qui fument encore et les exercices d’activité physique… (peut-être devrions-nous nous y adonner — à cet Ars moriendi — pendant la cigarette ! en scrutant les volutes se dissipant dans les airs et la buée disparaissant des vitres, vanité des vanités…). Cette pratique, littéraire autant qu’artistique est l’Ars moriendi. C’était le rôle des Danses macabres ou, en sculpture, des transis, que de rappeler — comme le faisait l’esclave à l’époque romaine, derrière un général au retour de ses victoires, qui lui soufflait à voix basse : « memento mori… » Les Flamands ont été de grands pourvoyeurs de vanités, mais aussi Philippe de Champaigne en France, ainsi que quelques contemporains, plus rares, comme Marco Velk ou Fabrice Rebeyrolle.
Tout passe. A rien ne jamais s’attacher — sauf aux êtres aimables. N’avoir pour seul objectif que de mourir pauvre, sur les routes en pèlerin de par le monde.

(1) De la brièveté de la vie, III, 4.

DOSSIER

Dossier André Suarès

GALERIE

Artiste Cynthia Walsh