Editions de Corlevour
97, rue Henri Barbusse 92110 CLICHY

Revue NUNC n°32

22,00

Parution février 2014
Edition standard

Catégorie :

Description

Dossier consacré à PEGUY Charles
Avec des oeuvres de Martine PIERRE
Avec ce dossier sur Charles Péguy, Nunc salue une de ses figures inspiratrices, non par un hommage de simples circonstances, mais en témoignant du Péguy vivant. Cette livraison publie la première partie d’un article d’Étienne Fouilloux consacré à Marcel Moré, fondateur d’une autre revue de référence pour nous, Dieu vivant. Et aussi, des essais sur la poésie contemporaine, la pensée de Bruno Latour, et des textes de création, la poésie de Laura Fanouillet et Bernard Fournier ou les proses de Claude-Henri Rocquet et Christian Fumeron.

Contributeurs

BRULEY Pauline
CHERMONT (de) Pierrick
DADOUN Roger
DAUDIN Claire
FANOUILLET Laura
FOUILLOUX Etienne
FOURNIER Bernard
FUMERON Christian
KECHICHIAN Patrick
LANGLOIS Christophe
LEMAIRE Paul-Marcel
RICHARD Philippe
RIQUIER Camille
ROCQUET Claude-Henri
VITRY (de) Alexandre

SOMMAIRE

LIMINAIRE    Réginald GAILLARD Être prière

R. GAILLARD et F. DAMOUR Merci ! « À nos amis, à nos abonnés »

Jérôme de GRAMONT In Memoriam Henry Maldiney

AXIS MUNDI

Charles Péguy vivant, 1914-2014

Dossier introduit et dirigé par Camille RIQUIER

Camille RIQUIER Introduction

Pauline BRULEY Péguy : l’aventure d’un style

Camille RIQUIER Péguy et la voix de l’écriture : tout est dans le ton !

Philippe RICHARD « L’étrange exil d’absence où vous n’êtes pas là » : le ptyx péguyste

Alexandre de VITRY Péguy pseudonyme

Patrick KECHICHIAN « Ma situation est énorme, exactement comme ma misère »

Roger DADOUN Fondation – Pour l’établissement de la République socialiste universelle

Claire DAUDIN Péguy en 2014

PEREGRINS

Christian FUMERON Carnet de Pékin (Extraits)

SHEKHINA

Étienne FOUILLOUX De Marcel Moré aux cahiers Dieu Vivant (1920-1945)

Christophe LANGLOIS Lemaire, la vie livrée

Laura FANOUILLET Oaristys

Paul-Marcel LEMAIRE La philosophie de Bruno Latour. Foi et religion au défi de l’expérience

Bernard FOURNIER Hémon

Pierrick de CHERMONT La poésie française d’aujourd’hui, une poésie de l’anonymat

Claude-Henri ROCQUET Le peintre de Rouge-Cloître

CAHIER CRITIQUE Réginald GAILLARD, Yannick COURTEL, Gérard PFISTER, Gamâl AL-BANNA, Daniel BOYARIN, Dictionnaire Martin Heidegger, collection Les dialogues des petits Platons

DOSSIER

Charles Péguy vivant (1914-2014)

Un dossier introduit et dirigé par Camille Riquier

Voilà cent ans que Charles Péguy est mort au champ d’honneur à Villeroy, mais ce dossier « Charles Péguy » n’en dira pas un mot. Aucun des contributeurs réunis ici n’évoquera La mort du lieutenant Péguy Tué à l’ennemi. Michel Laval, le juriste[1] et Jean-Pierre Rioux, l’historien[2], se sont déjà penchés sur elle avec minutie et talent. Qu’on nous permette d’ailleurs de sourire intérieurement en s’imaginant la première pensée qui durent leur venir, à ces deux auteurs, quand ils apprirent qu’ils écrivaient sur le même sujet : les dernièrs jours de Péguy. La nôtre fut qu’il y avait bien trop de lumière braquée sur cette mort héroïque pour ne pas attirer vers elle plus d’un auteur. Lui, l’obscur gérant d’une revue au tirage confidentiel sortait impétueusement de sa boutique et se confondait pendant quelques jours avec le sort de la nation tout entière. Il fallait bien qu’on en parle. Il était devenu un emblème, et probablement incarne-t-il mieux qu’un autre ce mélange de folie et de grandeur qui allait précipiter l’Europe vers son premier suicide. Charles Péguy s’est dit être un vaincu sa vie durant ; mais j’entends l’histoire se dire à elle-même – celle avec laquelle il dialoguait – qu’en voilà un par contre qui a réussi « sa » mort, « une mort bien fauchée », avec du sang, le seul « liquide » qu’elle aime voir couler d’un corps. « Ce qu’il me faut, à moi [dit Clio], c’est une mort avec une date. Baudin, par exemple, en voilà une (belle) réussite. Il n’a rien eu à faire de toute sa vie durant, ce garçon-là. Il a fait la mort de Baudin [3]. » Le député Alphonse Baudin monta sur une barricade le 3 décembre 1851 et cria : « Vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! ». Et il s’effondra, tué par une balle à tout juste quarante ans. Voilà en effet qui rentrait parfaitement dans les mesures et dans la comptabilité de l’histoire, qui ne se souvient plus que de sa mort et qui a peut-être inventé à l’occasion le mot sublime qu’on lui prête pour la couronner. Alors la mort de Péguy, vous pensez bien ! Le 5 septembre 1914, Péguy est debout le sabre levé, imperturbable face au feu de la mitraille allemande, et crie à ses soldats couchés au sol : « Tirez ! Tirez ! nom de Dieu !… ». Et il s’affaisse, tué d’une balle en plein front à quarante et un ans. Péguy est « entré dans l’histoire militaire, la seule qui m’intéresse au fond ». Lui aussi, avec sa feuille de route, il signait « deux engagements ensemble, l’un, valable pour la patrie ; le deuxième, valable pour moi [l’histoire][4]. » Vous me direz que Péguy n’est pas Baudin. Il a fait « quelque chose tout le durant de sa vie », et que c’était cela « le plus difficile » : qu’il fut socialiste, dreyfusiste, écrivain, poète et chrétien… Seulement « ça n’entre pas dans mes mesures », répondra-t-elle encore. Alors l’historien se débrouillera pour que cela entre tout de même. Et dans les derniers jours qui précèdent sa mort, il concentrera dramatiquement la totalité de sa vie d’homme et d’écrivain – par flashbacks innombrables. Il s’imaginera Péguy comme ces hommes dont parlait Bergson qui, à l’instant de leur mort, voient défiler toute leur vie, étalée sous leurs yeux de façon panoramique. Il ne manque plus que son dernier mot serve de « Rosebud » et enchaîne Péguy au destin de la France. On comprend bien que cet instant historique ne pouvait qu’attirer dans sa lumière le souvenir de ce qu’il fut, buvant tout son sang versé pour s’incarner à nouveau le temps de sa célébration.

Et pourtant, ce n’est pas la seule manière de célébrer le centenaire de la mort d’un homme. Péguy fut un héros, c’est entendu. Mais le regard temporel de l’histoire manque de voir les grandeurs qui la dépassent, et qui appartiennent au cœur et à l’esprit. Et bien souvent la vie passionnée d’un homme empêche de les voir de son vivant. C’est quand le corps meurt que l’esprit naît véritablement à lui-même et brille de son éclat singulier. Ce que nous voulons célébrer cette année, à l’occasion du centenaire de la mort de Péguy, n’est rien moins que sa mort, c’est la vie même. Quand il s’agit des génies et des saints, la gloire est essentiellement posthume, quand elle n’est pas éternelle. C’est encore un effet d’incrustation moderne de ne croire qu’à la gloire temporelle : « c’est le fait du spirituel d’attendre ; pour exploser, ou simplement rendre. […] C’est presque, c’est souvent son propre, d’attendre jusqu’à la mort du titulaire. Et souvent même (beaucoup) plus loin[5]. » Alors étonnons-nous d’apprendre que Charles de Gaulle avait confié un jour avoir trouvé « l’esprit de la Ve République […] dans Les Cahiers de la Quinzaine[6] », amusons-nous encore de voir cette année un timbre-poste à l’effigie de Péguy, mais laissons-là son image et abandonnons le manteau de gloire dont la mort l’a revêtu, qui pâlit comme nos lampes au soleil sitôt qu’on s’attache à l’éclat de son génie. Élevons-nous résolument jusqu’à sa pensée, loin au-dessus de la boue du combat qui avait permis aussi bien qu’on éclabousse son nom. Il apparaîtra que Péguy sort intact du siècle passé, et des récupérations politiques dont il eut à souffrir. Et il le sera chaque fois qu’un regard neuf le lira et l’entendra. Nul ne donne mieux le ton avec lequel nous nous (re)mettons à (re)lire Péguy que le tout récent livre de Benoît Chantre, qui rafraîchit l’œuvre sur tant de ses aspects : « Point final aux contresens qui ont entouré l’homme et l’œuvre ». « Déboutonnons l’uniforme, ce raide corsage de l’histoire. Déposons un temps ce poids de médailles, d’héroïsme, de morts glorieuses, la lourde cuirasse de Clio, vieille Ève, vieille Jeanne abîmée boutant ses Anglais. La fleur s’ouvre et nous livre un parfum de jeune femme[7]. »

Par là nous croyons vraiment que l’œuvre de Péguy contient un trésor inépuisable qui n’attend pas qu’on le garde mais qu’on le dépense sans compter. Car c’est un parfum qui ne s’évapore pas ; il est devenu l’air que respire celui qui le lit. Et le public qu’a fait ou que peut faire Péguy est aussi inclassable que lui, nous voulons dire virtuellement partout : philosophes, politiques, juristes, historiens, littéraires, poètes, etc. Il suffit à vrai dire qu’il soit « honnête homme ». Mais pour cela encore fallait-il ouvrir ses livres, et chasser cette vieille odeur de moisi qui s’en dégage quand on les abandonne au grenier. Alain Finkielkraut a fait beaucoup pour dissiper l’épaisse légende qui a détourné plus d’un de leur lecture. Inlassablement l’Amitié Charles Péguy œuvre depuis plus de 70 ans pour faire connaître « Péguy tel qu’on l’ignore » – selon le beau titre qu’avait choisi le regretté Jean Bastaire, disparu récemment, pour son recueil d’anthologie. Claire Daudin, sa présidente actuelle, reviendra à la fin du dossier sur l’actualité de Péguy en 2014, qui lui doit beaucoup, notamment par la sortie sous sa direction d’une nouvelle édition de ses Œuvres poétiques et dramatiques complètes dans la collection de la Pléiade, attendue en septembre prochain. Pour l’heure, que ce dossier puisse inviter chacun à lire ou à relire Péguy qu’il approchera selon certaines de ses dimensions : celle du prosateur qui a étroitement lié sa pensée et son style (P. Bruley et C. Riquier), celle du poète et du dramaturge qui l’année même où Mallarmé publiait son Coup de dès (1897) parsemait de blancs énigmatiques sa première Jeanne d’Arc (P. Richard), celle de l’écrivain et du polémiste qui joue avec les masques et les pseudonymes (A. de Vitry), celle du croyant au porche de l’Église (P. Kéchichian), celle du socialiste enfin dans laquelle se croisent et se recroisent politique et théologie (R. Dadoun).

[1]. Michel Laval, Tué à l’ennemi. La dernière grande guerre de Charles Péguy, Paris, Calmann-Lévy, 2013.

[2]. Jean-Pierre Rioux, La Mort du lieutenant Péguy – 5 septembre 1914, Paris, Tallandier, 2014.

[3]. C. Péguy, À nos amis, à nos abonnés, 1909, Œuvres en prose complètes, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la pléiade », vol. III, 1992, p. 1288-1289, 1292.

[4]. Ibidem, p. 1287, 1289.

[5]. C. Péguy, De la situation faite au parti intellectuel dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle, 1906, II, p. 757.

[6]. A. Peyrefitte, C’était de Gaulle, Gallimard, 2002, t. I, p. 189.

[7]. B. Chantre, Péguy point final, Paris, Félin, 2014, p. 11. Signalons quelques-unes des parutions qui vont accompagner le centenaire : M. Boeswillwald et C. Daudin, Comprendre Péguy (Paris, Max Milo, 2013), C. Coutel, Petite vie de Charles Péguy (Paris, DDB, 2013), D. Le Guay, Les héritiers actuels de Péguy (Paris, Bayard, avril 2014), ainsi qu’un Péguy dans les « Cahiers d’histoire de la philosophie », avec des contributions de B. Latour, I. Stengers, Ph. Grosos, F. Fédier, etc. (Paris, Cerf, mai 2014, dir. C. Riquier).

Dossier consacré à PEGUY Charles

GALERIE

Avec des oeuvres de Martine PIERRE