L’ovaire noir de la poésie

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Gerrit Achterberg
poèmes traduits du néerlandais par Daniel Cunin
préface de Stefan Hertmans
postface de Willem Jan Otten
144 p. ; 14,5 x 21 cm
isbn : 978-2-37209-087-2
Date de parution : juin 2021

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Description

Tant qu’on n’a pas lu Achterberg, on ne peut se figurer qu’il est possible d’écrire de la poésie explicitement mystique de manière aussi concrète, dans un style le plus souvent « sec » et en recourant à des éléments aussi banals. Nombre de ses poèmes produisent sur nous une sensation comparable à celle des peintures d’Edward Hopper : à première vue, il ne se passe rien, mais il suffit de s’arrêter deux secondes sur ce qu’on a sous les yeux pour être transporté dans un espace singulier, hermétiquement isolé du « monde ordinaire ». Ce sentiment d’« espace clos », tel était pour moi le coeur de l’oeuvre d’Achterberg.
Quel que fût le chaos ou le boucan qui régnait autour de moi, dès que j’ouvrais l’un de ses recueils et me mettais à le lire, plus rien ne subsistait si ce n’est un silence chuintant dans mes oreilles, un paysage silencieux dans lequel un homme, pareil à un grain de sable, se niche dans le corps de sa bien-aimée – une bien-aimée qui, à y regarder de plus près, est en réalité une poupée, une marionnette, mais qui, l’instant d’après, une fois la page tournée, tel un mannequin dans une vitrine, revit, tout aussi morte et tout aussi chaude, emplie du souffle de l’homme qui, dans son obsession, ne voit partout qu’une seule silhouette, qu’une seule forme – celle de cette femme. Voilà pourquoi le poète ne me paraissait pas tant l’Orphée que beaucoup voient en lui, qu’un démiurge ou un rabbi Loew hollandais. Dès lors, chaque objet est sujet à caution, pourrait avoir partie liée avec le complot entre le « je » et le « vous », adopter inopinément une énième et nouvelle forme ou constituer l’abri le moins engageant où la femme en question se trouve.
Les vers du Hollandais m’amenaient à poser sur les choses les plus ordinaires un regard empreint d’une suspicion pleine de passion. C’est qu’ils réalisaient ce qui apparaît dorénavant comme un rien naïf, mais qui ne constitue pas moins une grande force propre à maintes poésies : ils ne cessaient de personnifier les choses. Tout était symbole, tout avait une fonction, la neige fracturait les yeux, l’armoire respirait, la chambre attendait un miracle – bref : Achterberg était « lié de près aux éléments / qui en moi se fondent en vous ». Régi par ces lois, le monde en question s’était fermé au monde extérieur qui nous est familier.
En conséquence, je ne concevais pas même deux façons de lire Achterberg : ne pas lâcher son oeuvre, la vivre intensément toujours plus à l’écart des autres, de l’intérieur même de l’aquarium étanche aux bruits qu’elle constitue, ou bien ignorer totalement cet univers. Là réside d’ailleurs la raison pour laquelle ses critiques sont des lecteurs particulièrement maniaques : Gerrit Achterberg n’est pas un poète qu’on lit le cas échéant ; quiconque s’y risque n’en ressort qu’avec une impression de maladresse et d’émotionnalité énigmatique. Le jour où j’ai arrêté de le lire, j’ai éprouvé un même sentiment d’isolement que lorsque je le lisais : je venais de tirer sur moi la porte d’une chambre que j’allais laisser en état. […] »

Stephan Hertmans
Extrait de la préface.

Informations complémentaires

Version

Papier, Numérique

Gerrit ACHTERBERG (1905-1962)

Gerrit ACHTERBERG : Poète néerlandais, né en 1905 et mort en 1962. Le seul recueil publié en français est aujourd’hui introuvable : Matière. Poèmes. Trad. du hollandais par Henk Breuker, Frédéric Jacques Temple & F. Cariés. Montpellier, La Licorne, 1952.

Extrait

Utérus

À côté de mes mains, ces grands silences,
le vent d’été vous procrée du néant.
De cette volupté, je n’éprouve que la douleur :
une rapide grossesse qui me transperce
et vous mène à terme en un minimum de temps ;
utérus du mot qui s’ouvre, se fend,
pour vous laisser vous écouler en un chant.